A quoi m'attendais-je, en revenant ?

Les trois marches franchies, je pensais peut être à de grands draps ivoires qui recouvriraient mes meubles.
Le piano demi-queue, le canapé d'angle, le bureau en merisier, mon profond fauteuil préféré, la table ronde, les tableaux, les photos, la bibliothèque, mon lit a baldaquin et son douillet édredon...
Tous, protégés de la poussière. et du temps qui passe.
Tout chez moi, devait m'attendre, dans une respectueuse immobilité.

En ouvrant la porte, je songeais sans doute à un stylo et une vieille feuille jaunie, oubliés quelque part.
Au silence poli et reposant, fruit de ma trop longue absence.
A une soudaine solitude. Mélange de soulagement et d'angoisse.

J'avais tout faux.

Les yeux écarquillés et la bouche entrouverte sous le coup de la surprise, je dévisageais mes "invités".
Mathias me sourit, de la malice au coin des lèvres. Contre lui, Eve jouait de ses longs doigts fins avec un parasol à cocktail. Je les cueillais visiblement en pleine conversation.
Avec la sensation d’être un cheveux -raide, et brushé, de préférence- sur la soupe, je reconnus Katrina,sous sa forme humaine et plutôt bien habillée, assise sur un haut tabouret du bar, grognant ostensiblement sur un Danois dalmatien. L’immense chien la toisait avec flegme alors qu'une jolie blonde, que je ne connaissais pas, lui caressait tendrement les oreilles. Je retins une exclamation, en reconnaissant, en revanche, à ses pieds, l'une de mes paires de chaussures chéries. Des sandales à talon ravissantes et totalement décalées, avec une fraise en tissu cousue sur le dessus.
Bon...
Eve et Mathias vinrent m’accueillir avant que je ne me mette à hurler au scandale.
Non mais qu'est ce qu'ils faisaient tous là ?! Je comptais vaguement deux autres inconnus dans ma cuisine.
- Tu m'avais demandé de surveiller chez toi, s'expliqua Mathias en me débarrassant délicatement de mon manteau rouge.
- Je vois...
Impossible d’être vraiment en colère après lui. Il avait ce petit regard désarmant qui m’agaçait autant qu'il me faisait de l'effet.
Eve m'acheva, d'un sourire complice.
- Et comme je venais arroser tes plantes et nourrir les poissons... on a finalement décidé de rester là tout le temps. En t'attendant, précisa t-elle.
Je cillai.
- Ok, c'est sympa, ai-je dis un peu trop soupçonneuse pour être enthousiaste.

J’étais pourtant contente de les revoir tous les deux. Amusée, au fond de moi, de constater comme ils avaient légèrement changés. Évolués, même.
Depuis mon texte précédent, Lui avait les yeux bleus, et une voix de basse à me faire rougir. Elle, avait perdu quelques centimètres, mais gagné en humanité. Avec en bonus un petit accent américain passager et un regard de chatte. J'adorais.

En parlant de félin, je vins près de Katrina, qui rayonnait dans une petite robe dorée. Habillée pour sortir, avec la plus totale désinvolture.
Elle me dit qu'elle avait piqué une paire d'oreillers dans mes placards, et qu'elle savait qu'elle m'inspirerait de nouveau. Je hochai la tête. Que vouliez vous que je réponde à ça ? De toute façon tout semblait déjà presque écrit pour moi.

Un homme me proposa un verre, alors qu'il apportait un thé à la voleuse de chaussures.
Gigantesque ! Il devait mesurer dans les deux mètres, alors, forcément, du haut de mon mètre soixante dix -en trichant, perchée sur des talons aiguilles-, j'étais époustouflée. Son crane rasé était tellement brillant que l'envie me démangeait de le toucher. Il portait un pull col roulé en laine claire, et un jean, moulants si bien son grand corps que sa musculature entretenue se laissait facilement deviner.
Au regard  que lui coulait la blondinette inconnue, j'en déduisis que je n'étais pas la seule à être fascinée.
- Vous êtes..? hasardai-je avec une moue faussement timide et un battement de cils à l'attention de ce splendide spécimen de MonsieurPropre.
- Un colocataire, répondit-il simplement.

Bizarrement, je crois que je commençais à comprendre. Et je n'étais pas sure d’être si contrariée que cela.
Des yeux, je cherchais Eve et Mathias, persuadée que c’était leur nouveau plan pour me retenir.
Ils étaient sur la terrasse, à la lumière d'un rayon de soleil d'hiver, avec un autre homme. Roux, la quarantaine, avec la chemise bleue la mieux repassée que j'ai jamais vu. Je notais au passage que ma belle Amazone Noire avait reprit à fumer.
Le chien me regardait. Sans rire cet animal était haut comme un poney.
Mes doigts frôlèrent ceux du grand type quand j'acceptai enfin son verre. Un remontant quelconque n’était pas de refus. Simple nectar de mangue. Légère déception.
La jeune femme aux sandales à fraise me sourit, et se présenta, d'une toute petite voix sucrée.
- Salut... au cas où Mathias ne t'aurait pas encore parlé de moi, je suis Clémentine, j'ai la chambre du fond.

La vie avait continué ici. Pour ainsi dire, sans moi.
Dans l'intimité feutrée de mon blog abandonné, transformé en auberge à personnages.






Je suis contente d’être rentrée.
Un peu perdue, de nouveau. Voire pire.
Mais comme à chaque fois, j’espère que je pourrais rester un peu plus longtemps. ^^